ADIEU A PIERRE EDGAR MOUDJEGOU MANGANGUE. LE SILENCE STOCHASTIQUE DE LA SECONDE VIE DU POETE

Prolégomènes à la définition de la poésie révolutionnaire : entre Alchimie et Sacrifice.

Par Grégoire Biyogo, poéticien et philosophe, nuit de vendredi 2 à samedi 3 septembre 2011.

1. Par-delà la misère de deux paradoxes.

Fouettée par des gouttes de sang surgies dans la Nuit des martyrs de l’Apartheid, et dans l'âme de ceux qui luttent chaque jour pour la liberté auxquels le poète a dédié très précisément le texte : "Salut aux combattants de la liberté" -, éructée par des écumes de vers tremblant d’insoumission, la poésie de celui qui vient de nous quitter a été, à la vérité, un moment inaugural resté assez mal connu par les commentateurs, par la critique littéraire continentale et par le monde des lettres francophone, qui mérite pourtant à bien des égards d'être questionnée, pour entendre sourdre le grand silence oppressant du langage, ses secrets et la subversio de l'un des poèmes les plus stochastiques que le Gabon n'ait jamais goûté, fût-il comme toujours, un événement marginal, périphérique, frappé d'invisibilité. Mais on le sait depuis Jacques Derrida, la marge est l'habitation de l'événement. Et l'invisibilité l'horizon de son déploiement. L'Adieu que nous lui disons s'inscrit sous le signe de l'invitation au commencement de sa lecture, au corps-à-corps avec les énoncés eux-mêmes, avec une posture de prédilection : l'installation au coeur même de la partition des textes, à travers la redécouverte des mots articulés/désarticulés avec grand métier, et au vrai, avec ce génie encore inavoué, dont nous épellerons le nom et indiquerons l'éclat lumineux dans ce texte, le second que nous ayons écrit sur Moudjégou, le père de la poésie de la liberté au Gabon. Sa silhouette disparaît comme elle avait déjà quitté la scène littéraire et celle des mondains tourmentés seulement par le tumulte de l'or et par les plaisirs passagers et compromettants de l'instant. Traversés d'un souffle poétique, ces vers prophétiques moudjégouesque témoignent de cette sortie ancienne hors de notre présence au monde plutôt faible, et de la grande lucidité de son poétiser, enfin de la grande colère avec laquelle il meurt, séparé de ce pays dont il aimait tant la géographie fluviale, et abhorrait les moeurs byzantines, l'indifférence à l'égard du grand art et des choses de l'Esprit, et plus encore son déni aveugle des libertés. C'est délibérement qu'il a choisi de s'y soustraire, de lui ôter la fraîcheur de son poème fraternel et dissident. Il a choisi de ne jamais plus montrer son visage à ce monde pétrifié par une espèce de "Malédiction", à la manière du Christ face aux pharisiens et aux membres du Sanhédrin. Et Hölderlin d'ajouter : le Père lui ayant détourné son visage, le monde est tombé dans le deuil et la solitude. Misererum, misererum à tout monde qui vit privé du visage inspiré et alchimique (mot d'origine égyptienne évoquant la chimie d'un sens autre ) du Logos poétique. Misererum à un tel monde voué à l'infâmie :

""ils ne verront plus mes lèvres / hystériques chanter pour dénoncer / les courtisans des basses-cour/ empêtrés dans la fiente des dollars / dont la seule francgise est la veulerie / ils ne verront plus mon corps/ en transe, mon front en sueur / mes pieds défier la poussière /mes mains mimer les langages / de l'indicible, mon regard / narguer les symboles terrifiants / de l'obscurantisme, mes dents / grincerd'ironie / ma voix vibrer / comme celle des tam-tams et des balafons..." (Ne me demandez pas, p. 8).

C'est ce texte sompteux qui autorise notre hypothèse de lecture, qui est la suivante : dès lors que le poète a cessé d’écrire, poussé en cela par toute forme de sottises, d’accusations, de mensonges des Lois devenues folles dans cette capitale désormais hantée par Méphistophélès, comme Athènes naguère condamnant Socrate, son Esprit, ou la Vienne hantée par le Démon de Mozart, villes condamnées n'entendant plus la Constellation de la Rime, à la manière du dernier Nietzsche, dialoguait avec les chevaux et les ombres… il est né en lui le grand poète, et bientôt la légende. Ce fut le premier poète gabonais de la liberté et de la révolution langagière.

1.1. Il y eut d’abord au sujet de cette œuvre une espèce d’invisibilité continentale lors même que la voix de sa Lyre révolutionnaire puisait dans la chair tétanisée de l’Histoire de l’Afrique, une Histoire affalée dans l’humiliation et l’agression (Apartheid), heurtée par l’auto-servitude (avec la figure ubuesque du parti-Etat, qui a fait tituber le monde dans l’agonie de ses fers), avec de loin en loin, dans l’aurore entraperçue par le poète, des héros de la Résistance, des poèmes d'espoir psalmodiés par son verbe rebelle, lequel a annoncé longtemps à l’avance 1990 la Chute de l'Apartheid et l'avénement de nos Conférences Nationales africaines. Le poète a uni le génie de la petite musique à la célébration de la révolte, entendue ici au sens puissamment camusien, comme cela que l’on arrache et qui redonne la dignité à ceux qui l’ont perdue. Alliant la Musique du poème à la parole déroutante des sages, le poète a réinterprété cette uncité : les voix/voies de l’oralité sont portées par le chant poétique et par les mystères du silence. Son verbe a été autant rebelle qu’étoilé, attiré seulement par des veloutes de justice et de vérité, essence de toute véritable poésie selon la découverte bouleversante du prophète de l’Amarna: le Fara Akhenatona, le poète inspiré du fameux Hymne à Aton.

Oui, on n’avait rarement entendu de poésie aussi solaire, aussi comptable des fantômes de notre Histoire, avec des mots aussi intelligemmant insolents, dont le style devait longuement marquer la postérité poétique au Gabon où, il faudra un jour le confesser : nous autres poètes lui sommes tous redevables, redevables de sa Lyre subversive et de sa sublime insolence, laquelle a dit la poésie fille du silence et de la Nuit, donnant en cela à la littérature gabonaise sa topique latérale. Il devait réinventer la grande tradition de la poésie engagée, sans sacrifier à la scansion stochastique du mot, écrivant comme au milieu des champs de batailles, entre les râles des armes, au milieu de ces "malheurs qui n’ont point de bouche" et auxquels il a donné une langue, une habitation, une re-juvénation dont il porte le fardeau depuis l'enfance de la poésie :

"Halte aux craquements / halte aux coups des tortionnaires / halte aux défilés mortuaires / depuis ma prime enfance / je marche parmi les décombres (...) je guette la liberté " Silence", p. 36).

Moudjégou s’est avéré de bonne heure être le fils spirituel africain de Césaire dont le timbre poétique cavale comme la pédale de douleur de la Machine de la Mère de Césaire, cavale dans une Nuit emmêlée de Non-être. C’est lui qui a donné à la littérature gabonaise la topique du silence et de la Nuit, à la différence que cette Nuit et ce silence, il les a rendues au langage étoilé de sa veine poétique et échappé en cela à l'extériorité morbide et à l'antropocentrisme qui affectent encore sa conception dans cette littérature. Or, c'est du langage qu'on parle dans cette Nuit silencieuse ou dans le silence de cette Nuit tombée sur les mots. La brûlure de la Traite et de la Colonisation chez Césaire devient ici la brûlure qui entaille les nouveaux visages de la barbarie : Apartheid et uni-cécité du parti-unique, dont la répression crée une attitude contre-répressive, laquelle délivre un chant poétique célébrant la fraternité des opprimés du monde entier. Comme Hugo naguère, il regarde avec tendresse et circonspection les Humbles de condition mais combien tant constellés de dignité, de fraternité et de spiritualité. La vision contemplatoire du "Mendiant" hugolien, et celle rédemprtrice du peuple césairien font écho à la la hardiesse et à la ténacité du "coupeur d'Okooumé" dont l'ouvrage s'élève en un chant poétique. Il en est ainsi donc de ce fameux "Chant du coupeur d'Okooumés" rendu célèbre et spsalmodié avec grande intelligence par Pierre Claver Akendengué. Ce texte qui évoque fortement Le soulier de Vincent Van Gogh de Martin Heidegger, tandis que l'historicité transmue à travers l'épreuve de la traversée du temps chez le peintre, ici c'est la hache qui dit la tension de l'Histoire et la nécessité de surmonter la pesanteur et le vertige de la pierre de Sisyphe. Car, la liberté est au bout de l'exercice absurde du "couper", exercice bientôt transfiguré en allégorie même de la poésie, dissidente, rebelle, ironique, persévérante :

"Ma hache mord le bois / le soleil mord mon corps, (...) Mes poches sont vides / je chante/ mes journées sont rudes / Je chante / mes journées sont rudes / je chante / mes doigts sont en sang / je bosse / je n'ai pas de repos / je n'ai pas de sommeil / mes nuits de cauchemars / les pleurs des enfants qui ont faim (...) de bon matin / je cherche ma hache (...)/ ma hache en sueur / ma hache en larmes / ma hache en deuil...(pp. 28-29). Ailleurs, cette solidarité avec les Humbles est pensée : "Tout le néant / toute l'angoisse / dans ma mémoire inconsolée / j'erre pour le vagabond " (Même si..., p. 64).

1.2. Ce fut ensuite le paradoxe de l'invisibilité de son oeuvre par une critique universitaire distraite et par le monde des lettres oublieux de sa pensée d’une seconde vie menée dans la tourmente de l'effecement, dans un silence oppressant, face à la misère et à l’ignorance de ce temps qui ne sait pas lire le second Moudjégou, et qui demeure toujours enchaîné dans des répétitions paresseuses, récitant des leçons petitement aliénées, toujours aboyant dans la langue des Maîtres, sans invention ni audace herméneutiques. Ne sachant ni lire la Nuit ni entendre le vertige de ce silence tombé sur le visage du poète gabonais. Or, le second Moudjégou est celui dont le Mage emprunte comme Dante naguère, les marches du Paradis, et sa soif de l'Absolu "in fine" ne nous y trompe pas...

En effet, c’est de ce silence lumineux, et cette Nuit ensoleillée qu’il convenaitt de parler "hic et nunc" pour que sa silhouette traversât la lumière en paix, et que l’on comprît enfin pourquoi de son vivant même il a atteint la légende et pas seulement celle des siècles. Et, à la vérité, plus que plusieurs de ces grands devanciers, il l’a atteinte lorsque, habitant le silence, il devait briser sa Lyre et ne jamais plus écrire comme Orphée (celui d'Egypte et non de Grèce)… ni même paraître en public, en retournant à jamais son visage vers la pénombre et la vacuité, anti-topos du langage articulé et de la constitution logocentrique et graphicentrique. Les Mages n'écrivent pas de Socrate à Jésus, ils laissent éclore la vérité.

2. Le visage dans la tourmente et la vacuité de la présence

Les grands poètes sont ceux dont le visage de leur vivant même se rétracte face à l’Histoire et proclame l’usure de la présence. Une présence africaine cernée par le grand tintamarre du complot et de la vassalité, une présence creuse, sans vitalité ni espérance. Et c’est toute l’énigme et toute la puissance de sa poésie, que lorsqu’il n’écrit plus de la poésie. Qu’il soit demeuré en vie sans jamais plus paraître était déjà sa manière à lui de défier la mort et la misère du présent comme de la présence. On le sait depuis Derrida : le présent n'est pas, il se dessaisit sans cesse de lui-même, La bohème s’est éloignée du grand bavardage de nos Cités mensongèrement pourvoyeuses de vie, mensongèrement libres, mensongèrement vivantes. Entreprendre la longue descente dans le mutisme serait alors la réponse à ce leurre : celui d’habiter le cadavre de l’Histoire et de prétendre habiter le monde sous ce registre cadavérique, celui consternant du complot contre l’Esprit. La disparition du visage, thème beckettien et blanchotien, est la grande affaire du sacrifice de la poésie elle-même redevenue la sève du combat contre l'Obscurité sous toutes ses formes, sous les grottes et les cavernes.

3. La seconde vie du poète : une Alchimie du visible et de l’invisible.

Clandestine, la seconde vie de Moudjégou se confond avec la pénombre, espace dé-spatialisé par excellence de la Bouche d’Ombre, celle qui, se taisant à jamais parle plus encore que par temps d’énonciation et d’articulation verbales. Son silence est l’un des plus dépouillés, mais des plus déroutants des langages ! Que nous dit donc le second Moudjégou, celui qui, après deux Recueils de poèmes, va entrer dans le long silence des Voyants. Comme si, ayant incorporé le silence, s’étant dévêtu, geste rimbaldien pourvoyeur de la chromatique des voyelles, il tétanisait la vacuité de la présence et du langage, pour ailer jusqu’au bout de ce « Rien » auquel seuls peuvent atteindre quelques poètes. On nous a dit que le poète parle, gronde, rugit, fait trembler la terre, s’empare du pouvoir de dire et détruit, puisqu’il a entre ses mots la Force divine, la Force vitale, et la Lumière qui recréent le monde. On nous a dit que le poète avait un visage ceint de révolte, qu’il avait une langue fraîche, voyante, incendiaire. Pourtant, ne voilà-t-il pas que le second poète ici nous dise tout autre chose ? Tout le contraire ? A commencer par l’idée que : le poète radical n’écrit pas de ses deux mains, ni avec son visage. Mais s’efface de la scène des mots, s’efface du monde, allant jusqu’au total dépouillement de soi, ne révélant plus que l’expérience de l’impossible : cela que la poésie aurait en propre. Plus que l’origine dévitalisante de la poésie : une poésie sans mot ni visage. L’essence de la poésie, c’est la disparition. Celui qui veut voir la poésie – en tant qu’elle est fondamentalement cela qui voit des lettres cachées et entend des oracles, Alchimie, langue des mystères - doit commencer par expérimenter cette disparition. Ainsi donc, en cessant de se faire voir, il peut recommencer à voir, en cessant d’entendre, il peut recommencer à entendre : voir et entendre les veloutes de vibrations corpusculaires et leur poussée éternelle des corps dans l’étendue infinie. Ascèse suprême qui ne s’apparente ni au Vide bouddhique d’Orient, ni au Rien des Mystiques, mais à l’Alchimie elle-même fille d’Egypte, où l’on assiste à la destruction de la parole, à la disparition du visage et à la Renaissance profonde. Point de Renaissance sans disparition, sans Exil, sans jeûne rigide (¨Moïse en Egypte dans les Sanctuaires du Fara Akhénatona, Jésus en Egypte dans les Temples secrets, Mahomet en Egypte dans les Temple secrets). La seconde vie du poète détruit le jour et entre dans l’Exil, dans le monde secret de la disparition du premier visage et la découverte fulgurante de la mission alchimique et désertique du poétiser. Celle d’une mort avant la mort, d'un vide dans le mot, d'une béance dans la lettre, celle initiatique de la destruction de l’enveloppe alourdissante et privative du corps des mots, celle de l’invisible dans le monde visible et du visible dans le monde invisible. Celle du retournement dialectique des catégories celle d’une silhouette qui disparaît subrepticement dans la Nuit, sans bruit ni trace. C’est ainsi que le poète a vécu au Gabon pendant plus de 10 ans ! Sans aucune apparition publique, si ce n’est la marche secrète et clandestine vers la divine Lumière.

En enlevant les traces de ses pieds sur la poussière, le poète n’est jamais parvenu à enlever les empreintes car en les effaçant, il se tient encore sur la pointe des pieds. C’est dans la Rime de la mort que l’on confère la postérité à une œuvre. C’est qu’en se dépouillant, on ne parvient jamais à enterrer l’œuvre (antérieure), mais on lui donne une tout autre direction, une autre lisibilité, puisées dans le silence stochastique même de la pénombre, dans la seconde vie. Le visage du poète-musicien appartient toujours à l’invisible, à la pénombre. Sa disparition est son accomplissement, son espacement, son avènement. C’est que : après avoir établi que poésie et silence sont coextensifs, que le Dire convulsif du monde oral participe du chant poétique et de la révolte suprême, et que la poésie est combat pour la libération des opprimés, que la poésie est fraternité des Exclus, au soir de sa vie, il devait faire une découverte lumineuse. Le sacrifice du langage est ouverture vers une alcimie où le silence surgit comme une éclaircie pour illuminer l'obscurantisme.

Ne pleurons jamais plus nos morts désormais recouverts de Lumière dans le Royaume des Bienheureux, mais pleurons davantage sur nous-mêmes, sur notre présence misérable au monde, nos faiblesses, nos divisions, notre précarité, notre réflexe de subordination. Ne pleurons jamais plus nos morts mais analysons leurs œuvres pour gager un autre avenir. Non plus un avenir subi, mais choisi. Adieu au voyant, au grand poète de la liberté dont la mort anonyme même ne parviendra jamais à voiler la splendeur de son alchimie du silence, laquelle ensemencera demain un autre vouloir-penser, d'autres dires stochastiques, au sein de ce monde encore timide de pensée, timoré par le fantôme de l'Histoire. Mais qui a jamais dit que l'Histoire s'écrivait sans sacrifice ? Surtout pas le poète de la liberté qui défait les héritages et fait héritage :

"l'espoir est au pressoir / comme un fruit insoumis" (Silence", p. 36).

I. BIBLIOGRAPHIE DE MOUDJEGOU :

-Le Crépuscule du silence, Paris, P. J. Oswald, 1975.

-Ainsi parlaient les Anciens, Paris, Silex, 1987 (les vers de ce texte en sont extraits).

II. TRAVAUX SUR L'AUTEUR

1-Bellarmin (Moutsinga), " Pierre Edgar Moudjiegou et la coulée infinie " In Le Post, vendredi 2 septembre 2011. Le poète, critique et universitaire gabonais a eu le mérite d'avoir été le premier à alerter la communauté littéraire et scientifique de la disparition du poète.

2-Biyogo (Grégoire), " Un poétiser de la contestation radicale : Pierre Edgar Moudjiégou", In Corpus des Corpus, Repertoire des auteurs et des livres du Gabon, Paris, L'Harmattan, 2011, pp. 55-59.

3-Biyogo (Grégoire), "Adieu à Pierre Edgar Moudjegou Mangangue. Le Silence stochastique de la seconde vie du poète", in Facebook, samedi 3 septembre 2011.

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