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"Et balaie-moi tous les obscurcisseurs,

tous les inventeurs de subterfuges,

tous les charlatans mystificateurs,

tous les manieurs de charabia"

Aimé Césaire.

Pierre Edgar Moundjegou Magangue, l'immense poète gabonais de la première génération autrement connu sous le nom de plume de Magang Ma Mbuju Wisi, vient de s'éteindre dans ce havre polysémique, ville et fleuve, qu'il a tant aimé, tant chanté, et célébré: Mouila. Il manquera désormais, dans nos lettres, la singularité d'un artiste qui a su si bien psalmodier la violence des temps présents. S'il est de coutume d'attribuer une délicieuse appellation à l'être aimé, sa belle ville-passion à lui, son amour éternel, sa profonde et tenace mélancolie, qu'il avait sa vie poétique durant su si bien flûter aura toujours été Mwil. Ce chant inaugural de son premier recueil, Le crépuscule des silences, a montré sa source à lui, où comme le lamantin, il allait y boire. Il se retire sur la pointe des pieds, sans déranger personne, sans crier gare, dans cette république inouïe, cocasse et liberticide, le Gabon, où les intelligences non alignées, rebelles, se gardent de collaborer avec la Bêtise et l'Arbitraire. J'affirme, le verbe haut, qu'une république qui ne sait pas rendre hommage à ses intelligences est une république décadente, qu'une république qui ne sait pas chanter ses grands hommes, ses poètes et ses savants est une république moutonnière. Un ectoplasme moutonnant de vert-de-gris.

Né le 29 juin 1943 à Yidoumi, dans le district de Mouila au Gabon, il est licencié de lettres modernes de l'université de Paris VIII. En 1972- 1973, il enseigne au collège moderne de Tchibanga. Ayant commencé des recherches sur la littérature orale des Bajag, il soutient sa Maîtrise de lettres modernes l'année suivante. Sous la direction d'Henri Meschonnic, il a préparé une thèse de troisième cycle sur "Oralité, traduction et poétique" à l'université de Paris VIII.

Sa poétique a consisté à arrimer la contemporanéité égrotante, maladive, à la richesse des traditions orales perçues comme une source intarissable de sagesse. Conscient des dangers et des défis des temps présents, son œuvre était une boussole, un cri, un pugilat contre l'arbitraire, le déni de démocratie, la violence des dictatures sanguinaires partout où elles pouvaient sévir. Il savait grâce à son mungongu, à son tam-tam, leur dire qu'ils n'avaient pas raison. Le grand homme savait commettre le dire de l'imparfait, pour parler de cette sagesse des anciens qui savait admirablement bien allier la présentification des traditions orales à une esthétique des schémas obérés de faillite. Moundjegou, c'était la conscience d'une écriture fulgurante dont la poésie était d'abord une assomption du sens et de la liberté.

Qu'il avait le sens de la beauté, l'immensité du talent qui sait nommer la laideur immonde en vue d'en tirer la promesse des fleurs, l'aède qui s'en va. Ses correspondances croisaient le chant à la révolte, le défi à la tendresse. Le rythme de son tam-tam savait s'élever fermement contre les forces obscures des immensités ânonnantes, ces satanismes patibulaires et bedonnants qui brouillent toute visibilité dans la passion des hommes. Il savait autant chanter la femme que célébrer la mère.

Son écriture était le lieu de l'interrogation permanente, de la profondeur et de la quête du sens. Il savait prendre la défense de l'enfant et du faible, le parti de la veuve et de l'orphelin. Au nombre des psalmodies inoubliables, la beauté des textes à jamais fixés dans l'éternité, rendus avec maestria par l'inénarrable Pierre Akendengué: "Le Chant du coupeur d'okoumés, "Salut aux combattants de la liberté", "Aux dieux de ce monde", "Arrête-toi un moment" et bien d'autres. Si l'Afrique était son autre passion, lui qui avait bu aux eaux fécondantes de la Négritude senghorienne par l'écriture de la nuit et de la réhabilitation de l'héritage des Anciens, il savait en outre avoir le ton de l'indignation, de l'ignition césairienne, propre à la colère et qui fait, aux dires d'Abdelatif Laabi, le poète.

Au delà de tout, cet artiste qui s'en va, avec l'élégance du silence, dans l'anonymat de sa retraite molvilloise, restera essentiellement le poète de la liberté. Les stridentes modulations de son chant dictent encore, à l'Afrique des douleurs, le texte prometteur d'un enfantement imminent. La poésie est parole divine... Ainsi parlaient les anciens qui, eux, savaient annoncer le crépuscule des silences. Voilà que ces vers, trempés de vive émotion, donnent de son œuvre un nouvel écho, tellement plus vrai:

"Je ne chante plus

je pleure

je ne pleure plus

je chante

A quoi bon pleurer" (Butsyan II)


Dr Bellarmin MOUTSINGA

Universitaire franco-gabonais, Académie de Créteil France

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