Jan 3, 2023

Les instruments Kongo

1.- Les membranophones ou tambours ou lithophones

Dans son célèbre roman intitulé << Batouala > René Maran, écrivait :

Parmi tous les modes ancestraux de la communication, le tam-tam est celui

qui préfigure le mieux la presse, parce que les messages qu 'il transmet se propagent directement dans plusieurs directions. Il informe sur tous les événements, petits ou grands, dans la communauté, exprime ses joies et ses peines, rompt la monotonie de la vie quotidienne 33.

Les membranophones ou tambours sont probablement les outils de télécommunication les plus célèbres dans le Pool, mais moins connus quant à la contextualité de leur langage et aux fonctions de communication qu'ils remplissent. Nous avons remarqué qu'il existe deux types de tambours : les tambours à membranes et les tambours à fentes ou tambours de bois. Ils sont, soit portatifs, soit fixes. Et, en fonction de la puissance sonore de ces membranophones, nous les classons en cinq catégories: le

33 R. Maran, Batouala, 1921, cité par B . Voyenne, ibid., p.38.

grand tambour (nguri ngoma), le tambour mâle, le tambour femelle et les deux petits tambours (bala ba ngoma). Ce département dispose d'une variété de tambours aux formes et dimensions variables. Il existe plusieurs types de tambours qui sont fabriqués, pour la plupart, à base du ricinodendron africanum, chlorophora exelsa34 ou mungo ngoma troué:

1.1.- Le tambour à membranes, ngoma35:

Le tambour, ngoma, est fabriqué à partir d'un tronc d'arbre évidé. Il a l'une des deux extrémités qui est recouverte d'une peau tendue qui sert à la communication, à la transmission des messages et, l'autre, de support. Il peut-être sculpté ou non. Cet instrument est joué pour

diverses raisons : annoncer un événement heureux ou malheureux (naissances, mariages, décès, arrivée d'une autorité politique, administrative ou militaire, etc). Ces tambours sont des instruments sacrés et leur fabrication doit se conclure par une bénédiction36 pour en assurer la qualité sonore. Dans les localités de Kimbédi, M. Jacques Mouhouelo notre informateur, nous avait confié ce que:

34 Ricinodendron africanum ou chlorophora exelsa de la famille des Euphorbiacée= Mungo ngoma : arbre qui sert à la fabrication des tambours à membrane ou à fentes, A.Mouandza, Civilisation traditionnelle des Minkéngé de Mouyondzi : essai d'ethno-histoire, Mémoire de Maîtrise d'Histoire, Brazzaville, Université Marien-N'gouabi, 1975, p.181.

35Le ngoma kongo est l'équivalent du baandi suundi

36J.Mouhouelo (71 ans), Entretiens sur les moyens de communication traditionnels dans le département du Pool, village Kimbédi, 9/05/2004. (sources orales n°2).

Le fabricant, après avoir invo qué l 'esprit protecteur de la forêt, arrose le sol de vin de palme, nsamba, ainsi que les membranes des tambours. Il trace sur ceuxci des signes avec un cierge allumé et récite les paroles de bénédiction suivantes :

Le fabricant, après avoir invo qué l 'esprit protecteur de la forêt, arrose le sol de vin de palme, nsamba, ainsi que les membranes des tambours. Il trace sur ceuxci des signes avec un cierge allumé et récite les paroles de bénédiction suivantes :


1./Marie/ngoma /nge /wedi /muti /wamunene /ku /sangi /.

/Marie/ngoma /toi /être /arbre /de grand/dans /forêt /.

2. /M'lemvo /nitakuloma /bu /nakutabudi /. /Pardon/moi/toi/demander/quand /moi /couper /toi /.

3. l ka nasidibo nabuzitu buansoni l.

lMais lmoi lfaire lcela lavec lrespect ltout l.

4. lNakuneti lku lnzo /ya /meno /ku /nakuwubudi /

/Moi /toi /amener /maison /pour/moi /où /toi /trouer /toi /.

5. Na lbunkete lmpe na luzabu bia lnabeki l.

lAvec lhabileté et expérience moi lacquérir l.

6. l Mu sala nge ngoma l.

lPour faire ltoi goma l.

7. lNge nita llomba lwa wakisa kiwono kia m 'bote l. /Toi/moi/demander/toi /parler /avec /voix /de bien /.

8. /Mu /ntagu /zansoni /zibasika /tukabuawubu /.

/Soleil ltout lbattre ltoi lmaintenant l.

Nous avons opté pour une traduction littéraire:

1. Marie-ngoma, tu étais un grand arbre dans la forêt.

2. Je te demande pardon de t 'avoir coupé.

3. Mais je l 'ai fait avec respect.

4. Je t 'ai apporté près de ma case où je t 'ai troué.

5. Avec l 'habileté et l 'expérience que j 'ai acquises.

6. Pour faire de toi un tambour.

7. Je te demande de résonner d 'un bon son.

8. Chaque fois que l 'on te battra à partir de maintenant.

La fabrication et le creusage des tambours sont des opérations minutieuses et ingénieuses. Certains tambours, légers, sont transportables sous les bras (tambours d'aisselles) grâce aux lanières que le joueur utilise pour les porter. Ils ont les deux faces recouvertes d'une peau d'antilope, de chèvre, ou de mouton. D'autres membranophones, longs et plus lourds, n'ont par contre, qu'une face couverte. Celle qui ne l'est pas sert de support.

Ainsi, pour mieux communiquer ou émettre les messages, le batteur est tenu de se placer soit sur une colline, soit sur un plateau afin de leur donner plus d'effet.

Dans le folklore koongo, on assemble souvent plus d'un tambour de sorte que le gros tam-tam (nguri-ngoma) soit accompagné de quatre tambours (mâle et femmelle) et de deux petits tambours (bala ba ngoma). Faute de spécialistes, cet instrument, comme bien d'autres, est en train de disparaître. Aujourd'hui, il est fabriqué à l'aide des tonnelets métalliques, de forme cylindrique, auxquels on applique, sur l'une des faces, une peau d'animal.

1.2. Le tambour sur pieds ou tambour sur cadre, petenge:

C'est un tambour de forme rectangulaire qui repose sur deux pieds. Pourvu d'une peau de chèvre, de mouton ou d'antilope, le petenge, se joue à l'aide des mains. Il est mis à contribution au cours de diverses

manifestations pour accompagner les chansons récréatives, les chansons solennelles (sacrées ou profanes) et les chansons idéologiques37.

1.3. Le tambour à friction, nkwiti ou mukuiti38

A la différence des deux premiers tambours (le ngoma et le petenge), le nkwiti ou mukuiti est un tambour à friction. Il comprend un cylindre dont l'une des faces est recouverte d'une

peau tendue et clouée. A l'intérieur, on dissimule une tige de bois ou une chaire de bambou. Elle est solidement attachée au ventre de la membrane. Sur cette tige, on imprime des mouvements. En vibrant, elle émet des sons. Le musicien avant de prendre la tige, mouille d'abord sa main avec de l'eau, l'une des deux mains presse plus ou moins fort la peau du tambour, pendant l'exécution pour en modifier la tension et produire ainsi les sons désirés. Cet instrument est davantage utilisé lors des danses et des cérémonies religieuses.

Avant de jouer ces membranophones (le ngoma, le mukwiti, et le petenge), dans le but d'émettre de meilleurs sons, il est judicieux de les réchauffer, soit aux rayons solaires, soit au feu. Aussi, le petenge, fut-il le

37 A.Bogniaho, « A la découverte de la chanson populaire au Bénin », Itinéraires et contacts des cultures, vol.8, Paris, L'harmattan, 1988, pp.84-88

38 Le mukwiti ou nkwiti Lari, Kongo et Suundi du Pool est l'équivalent au kingulu ngulu chez les Suundi des départements de la Bouenza et du Niari.

premier instrument de musique à avoir été introduit dans la musique religieuse39.

1.4. Le tambour à fentes, mukonzi40 :

Il a la particularité d'être à la fois un membranophone à fentes et un idiophone par percussion ou tambour de bois. Il s'agit d'un tambour à fentes, une variété de balafon, fabriqué à base d'un tronc d'arbre évidé avec l'herminette, lukwetu. On pratique une fente sur presque toute la longueur et sur quelques centimètres de large. Les parois ou lèvres sont d'épaisseurs variables.

Le mukonzi est un idiophone par percussion qui, tenant compte de son poids et de sa taille, est soit sur élevé, soit fixe ou cloué au sol : le munkunku41Il est frappé à l'aide des verges ou baguettes de bois, mikomoto, par un ou plusieurs batteurs, bisiki. Certains modèles de tambours à membranes sont en revanche portatifs, c'est le cas du lokolé plus présent en République démocratique du Congo, mais que les évangélistes du Pool utilisent lors des messes. C'est ainsi qu'en 1910, le

39 J. Mouhouélo, op.cit. (sources orales n°2).

40 Le mukonzi chez les Kongo est l'équivalent du nkonkô chez les Suundi de Boko-Songho et du kul chez les Bakouélé dans le département de la Sangha

41 Bileko-Mayoukou (né vers 1937), Entretiens sur les bizonzolo dans le département du Pool avant et après l'indépendance du Congo, Village Matsoula, district de Mbanza-Ndounga, 21/06/2004. (sources orales n°6).

missionnaire suédois le Révérend Pasteur Hamar42, arrivé au canton de Madzia (village Manga), avait souhaité voir cet instrument véhiculer des messages de joie du genre:

1. /Tuende no /ku /nzambi /.
/Aller /nous /chez /Dieu /.

Ce qui, littéralement, veut dire: Allons à la rencontre de Dieu. C'est une invite faite à l'endroit des fidèles pour se rendre à l'église et rencontrer l'Etre suprême, le Nzambi a mpûngu, plutôt que de continuer à véhiculer et à répandre des messages de tristesse tel que:

1. /Nzambi /bongele /nzambi /bongele /nzambi /bongele /. /Dieu/prendre /Dieu/prendre /Dieu/prendre /.

Ce message veut dire qu'une autorité, un homme, une femme ou un enfant de la communauté est mort (e).

Il y a trente ans encore, au même titre que les cloches et le ngongi, le mukonzi était utilisé les dimanches pour demander aux fidèles d'aller à l'église. On le jouait deux fois avec des rythmiques que seuls les initiés étaient capables de décrypter : le premier coup signifiait que l'heure du culte était proche, et le second, annonçait le début du culte. Aujourd'hui, les magnétophones et mégaphones l'ont, partiellement, supplanté. Il est l'instrument qui ne puisse émettre que deux sons, difficilement trois : la fente d'en haut, l'aigu ; et celle d'en bas, le grave et, sert à la communication ou à la transmission des messages sur de longues distances.

42 Le Révérend Pasteur Hamar, cité par Bileko-Mayoukou (sources orales n°6).

Mais, la fabrication des membranophones, dans le département du Pool, ne serait-elle pas liée à tout un « symbolisme cosmique »43 fondé sur l'opposition des deux sexes ?

La symbolique des tambours à fentes nous confiait, M. Jacques Mouhouelo, s'apparente dans tous les cas à celle décrite par Francis Bebey lorsqu'il écrit:

Le tambour peut-être l 'équivalent de l 'homme (d 'un homme supérieur, en fait, puisqu 'il est lui, capable de parler haut et loin, pour envoyer des messages), il reçoit de la part de la femme un respect similaire à celui que la femme porte à

l 'homme lui-même. Et, de même que celle-ci n 'irait pas à battre son homme en public, même si elle peut le faire dans l 'intimité, de même elle évitera de battre un tambour sur la place du village. Il faut du reste signaler que l 'évolution des églises chrétiennes d 'Afrique Noire, l '«Africanisation » de la messe catholique, ou de la chorale chez les protestants font assister à des spectacles tels que celui de la femme jouant un tambour dans les églises. Ce qui ne laisse pas de choquer certains africains qui tolèrent difficilement l 'introduction au sein de

l 'église de ces instruments considérés pendant des générations comme indigènes dans les lieux saints.44

2.- Les idiophones

Cette famille rassemble les instruments ou les moyens qui ne sont ni à corde (s), ni à membrane (s), ni à vent. Ils sont faits de matières rigides (végétales, animales ou minérales : bois, métal, pierre, corne,...) par opposition aux matières dites simples et élastiques que représentent les

43 J.Goga-Messakop, op., cit. p.35.

44 F.Bebey, op., cit., p. 27.

cordes, les membranes et l'air. Les idiophones45 sont des instruments qui produisent des sons par eux-mêmes : les « self sounders ». Lors de l'utilisation, la matière de l'objet vibre et produit des sons qui lui sont propres. Les idiophones que nous avons recensés se présentent sous deux formes: en métal et en bois. Ils sont regroupés en idiophones par percussion, en idiophones par secouement, en idiophones par raclement et en idiophones par pincement.

2.1.- Les idiophones par percussion

Ces idiophones impliquent l'usage de deux éléments : l'un frappant et l'autre frappé, en général, immobiles ou fixes qui se déclinent selon les cas en entrechocs, pilonnements, etc. Une ou deux baguettes de bois servent à frapper en cadence sur les côtés ou sur les abords de l'instrument. Dans cette catégorie, le ngongi et le mukonzi, sont des idiophones par percussion qui remplissent la fonction de communication:

2.1.1.- La cloche, ngongi46 :

Cet idiophone, aux variantes et multiples applications selon les dialectes Téké, Bakouélé et kongo, est une cloche unique ou double qui, en frappant dessus, produit deux gammes : l'aiguë et la grave. Il est susceptible de véhiculer, au loin, des messages codifiés ou non.

45 Idiophone : du latin Idio, qui veut dire soi et, phone, signifie son.

46 Le ngongi des Kongo est l'équivalent du bâ chez les Téké, du bouog chez les Bakouélé et du minkula, dzila, tchingonga, tchingonge, tchindi en d'autres dialectes kongo.

2.1.2.- Le tambour à fentes, mukonzi

Ce membranophone à fentes est, aussi, un idiophone par percussion. Généralement il est placé dans un lieu public, le plus souvent au

mbongi47sa portée peut atteindre plusieurs milliers de kilomètres même dans les conditions acoustiques les plus défavorables. Le tambour à fentes, mukonzi, est soit portatif, soit fixe ou sur élevé. Il est l'instrument de télécommunication le plus puissant. Car, il était, écrit Dominique Remondino, « le moyen de téléphone rupestre le plus puissant (...) »48.

2.2.- Les idiophones par secouement

Les idiophones par secouement sont composés d'un certain nombre de parties rassemblées de telle sorte que secouées les unes contre les autres, elles produisent des sons. Dans cette catégorie trois idiophones ont été recensés.

2.2.1.- Les castagnettes, bisasa :

Les Castagnettes, bisasa au pluriel et kisasa au singulier, sont fabriquées à base des fruits mais aussi des boîtes de conserve qui sont

47 Mbongi kongo est une << case située souvent au centre des villages qui sert de lieu de rencontres des villageois pour partager des repas et pour raconter des contes et des légendes de la brousse. Il est aussi le lieu où siège le tribunal traditionnel, et le hangar qui accueille les étrangers de passage au village >>, R.Nkounkou, << Qu'est ce que le mbongi ?>>, Liaison, n°13, juil.1951, pp.21-22.

48 D.Remondino, << Sifflets tschokwe instruments de message, objets de prestige >>, Art Tribal, n°02, AvrilJuin 2003, p.100.

trouées à l'aide des pointes. A l'intérieur, on place des graines ou de petits cailloux, de sorte à produire des échos par l'effet de secouement. 2.2.2.-Les maracasses, nsakala

A la différence des bisasa, le nsakala est un instrument d'origine végétale. C'est une gousse d'espèce végétale : Oncoba spinosa49 (famille des Flocourtiacée), nsakala. Une fois à maturité, on le fait sécher puis on l'évide. Il a la forme d'une boule et on place à l'intérieur des graines ou des petits cailloux. Le procédé d'utilisation ne diffère pas de celui des bisasa.

2.2.3.- Le hochet, dibu

Il s'agit d'une gousse ou d'un bois sculpté, rempli des graines qui est utilisé au cours de diverses occasions. Cet instrument est indispensable pour la concentration (domaine religieux) et pour la chasse. Le dibu, attaché aux reins d'un chien de chasse permet de communiquer avec le chasseur. En fonction de la cadence des échos émis par la gousse, le chasseur est informé de l'endroit où se trouve l'animal. Le bruit du hochet, dibu, apeure le gibier qui devient une proie facile pour des chasseurs embusqués, habiles à l'arc ou au fusil de chasse, (finkila). Chargé50, il peut ainsi servir à la communication avec le monde extrahumain. Nous avons

49 Oncoba spinosa = munsakala : arbre produisant les gousses de nsakala.

50 Dibu chargé : veut dire hochet dans lequel on implante des fétiches ou des gris-gris d'après A.Fouani (67 ans) du village Bissindza-Linzolo, A.Sangou (55 ans) du village Yangi-Kinkala, Mankou-Kibembe (62 ans) du village Kolo-Mouyondzi, Entretiens sur les fonctions des moyens de communication traditionnels au Congo, Brazzaville, 19/06/2004. (Sources orales n°4).

découvert que son usage est manifeste, spécialement, dans les sociétés secrètes, les sorciers.

2.3.- Les idiophones par raclement

Ils comprennent une série d'instruments selon le principe du raclement. Ce sont des instruments que les occidentaux désignent par grattoires51. Les idiophones par raclement sont faits à base de corps massif de bambou, de palmier, d'os, de carapace, de coquillage, de calebasse ou de métal. Sur les côtés, on fait des encoches52 transversales. C'est le cas de :

2.3.1. Mukwaka

Sur un morceau de bambou ou de palmier, on fait des encoches sur lesquelles on fait passer, par intervalles réguliers et saccadés, un pétiole afin de produire un meilleur écho. Il est plus un instrument de musique qui, accessoirement, sert à la communication.

2.4.- Les idiophones par pincement

Dans sa facture la plus courante, l'instrument est une boîte parallélépipède en bois de dimensions variables avec ou sans caisse de résonance. Dans cette catégorie d'idiophones par pincement le département du Pool renferme : le kisansi et la sanza.

51 R.Bouesso-Samba, (sources orales n°3).

52 Les encoches : sont des petites entailles formant un arrêt sur une flèche ou un pétiole.

2.4.1.- Le kisansi

Des lamelles de métal de longueur et d'épaisseurs variables, pour constituer les fréquences souhaitées, sont posées côte à côte et maintenues en contact étroit avec la caisse de résonance. Des grelots de métal entourent parfois les lamelles, donnant ainsi un son grésillant

lorsqu'on en joue. Le joueur (solitaire dans la majeure partie du temps) pince les lamelles, et l'instrument offre deux gammes: une gamme diatonique et une gamme pentatonique.

La gamme diatonique du kisansi kongo dispose de sept (07) sons ; réglé à la gamme do, il donne: do, ré, mi, fa, so, la, si. Les mêmes notes peuvent être produites par la gamme supérieure dite octave. Par ailleurs, la gamme pentatonique offre cinq sons: do, re, mi, sol, la. Cet instrument pourvu de cinq lames en acier ou en chaire de bambou, sert plus à la musique car il permet au joueur (en mouvement ou immobile) de s'égayer.

2.4.2. La sanza53

53 La nomenclature de la sanza dans les dialects kongo est riche. Elle est désignée sous le nom de diti, biti, nsansi, sanzi, isanzi, geliti, nzanga, nzangwa, mbodila, dimba, nsambi, lusinga, kokolo, njembo, kinditi.

Comme le kisansi, la sanza peut-être en métal ou en chair de bambou. Il est un instrument diatonique lorsqu'on ajoute la note sensible si. On obtient, par la suite, la gamme: do, ré, mi, sol, la, si. A la différence du kisansi, la sansa ne comporte pas de caisse de résonance. Ce piano à pouces, n'est pas, à la différence des tambours à membranes: «

Un instrument magique, mystique, le médium entre les vivants et les

morts, la pirogue de concentration du guérisseur (...)54, écrit

Mampouya Mam'si .

La sanza est un instrument, à la fois, de poésie et de chant qui accompagne le marcheur solitaire, grâce à sa taille non encombrante, à parcourir des kilomètres sans éprouver la moindre lassitude.

En somme les idiophones recensés dans le département du Pool servent à transmettre des messages sur de petites distances.

3.- Les aérophones ou instruments à vent et à air

Est désigné sous le nom d'aérophone, tout instrument fonctionnant avec de l'air, non pas parce qu'on souffle comme c'est le cas la plupart du temps, mais parce que la matière sonore vibrante c'est l'air. A la différence des membranophones, les aérophones sont à l'image des idiophones des

54 Mampuya Mam'si, J'apprends seul la sansa, Brazzaville, Ed. Bakoub, 1991, p.6.

instruments qui servent à transmettre des messages sur de petites distances. Dans le Pool, on utilise une gamme variée d'aérophones parmi lesquels : les trompes traversières en ivoire ou cornes (mpûngi), les sifflets (nsiba, kiluelue) et le fusil de chasse (finkila) ou (buta).

3.1.- La trompe traversière en ivoire, mpûngi55:

Hier, ce cor, de défense d'éléphant, et aujourd'hui, d'antilope ou encore de certains mammifères, est utilisé comme moyen de communication pour les petites distances. Quand on le sonne, c'est signe que la paix, que la tranquillité publique sont perturbées et que l'on convoque un rassemblement, une conférence en vue de les

rétablir. Le mpûngi a aussi la vertu d'accorder le droit d'asile, voire la naturalisation aux hommes et aux femmes non originaires de la région. Il suffit, au demandeur d'asile, de :Toucher, conformément à la réglementation, le mpûngi appartenant à la famille de la personne sous la garde de laquelle il veut désormais vivre pour devenir membre presque à part entière.56

Le mpûngi comporte un orifice vers l'extérieur effilé dans ce trou, on souffle fort pour dégager un son à la base béante de l'instrument.

55 Mpûngi dérive du verbe koongo vûnga, hunga, ghûnga, wunga qui veut dire souffler. Mais il signifie aussi paître, garder, surveiller les animaux ; il est l'emblème qui symbolise la Paix, la Liberté, écrit Batsikama Ba Mampuya ma Ndawla Raphael, L'Ancien royaume du Congo et les Bakongo : Ndona Béatrice et voici les jagas : séquences d'histoires populaires, Paris, L'harmattan, 1999, p.233.

56 ibid., p.234.

3.2.- Les sifflets:

D'après M. Bileko-Mayoukou :

Il a existé dans le département du Pool des individus capables de transmettre de longs messages assez précis à l 'aide des sifflets, principalement de nuit,

d 'une rivière à une autre, d 'un grand fleuve à un autre, en imitant le chant

d'oiseaux nocturnes (...).57

Ainsi, le sifflet, par rapport au tambour à fentes, joue une fonction modeste de communication. Dans le même ordre d'idées, Dominique Remondino écrit :

Le moyen de téléphone rupestre le plus puissant est le tambour à fentes, avant le sifflet, la trompe et même le langage crié.58

Mais, en parlant du sifflet, Marie-Louise Bastin le caractérise en ces termes:

Il sert à appeler les gens. A les rappeler de la brousse pour qu 'ils reviennent

au village, pour demander de l 'aide aux compagnons lors de la chasse (...). Mais les sifflets sont aussi utilisés en temps de guerre, pour marcher au combat en faisant le plus de bruit possible pour intimider l 'ennemi.59

Il y a, dans le département du Pool, divers types de sifflets : en corne d'animaux, en noix évidées, en pointes de crabes ou en cornes de vache. Ceux-ci sont utilisés pour transmettre des messages et véhiculer des signaux codés connus de la communication linguistique, préalablement,

57 Bileko-Mayoukou, op. cit. (sources orales n°6).

58 D. Remondino, « Sifflets tschokwe instruments de message, objets de prestige », Art Tribal, n°02, AvrilJuin 2003, p.100.

59 M.L.Bastin cité par D. Remondino, ibid, p .100.

définis au sein d'un groupe d'individus. Ils constituent un véritable langage calqué sur le langage articulé. Deux types de sifflements ont été recensés:

3.2.1.- Le kiluelue

C'est un sifflement émis par la bouche. Il l'est, directement, par le jeu d'un positionnement dento-lingual ou par l'utilisation des doigts. Cette forme de sifflement a généralement une richesse communicative restreinte, à signaler une présence, héler ou initier une action selon un code commun préétabli par le groupe.

3.2.2.- Le nsiba

Il est un sifflement utilisant les objets sonores, c'est un véritable langage. Dans le Pool, des sifflets à base d'Hyperrhenia60, nianga, à base des flûtes à embouchures terminales possédant plusieurs trous ont été utilisé pour transmettre les messages. Aujourd'hui, on peut considérer ces sifflets comme une sorte d'attribution de classes sociales en voie de raréfaction, puis de disparition avec le déclin des cours de chefferies traditionnelles dès la fin du XIXè siècle et de l'urbanisation des campagnes.

Aussi, la situation des moyens de communication dans l'espace culturel koongo nécessite t-elle une adaptation à la nouvelle donne, en dépit du fait, écrit Marshall Mc Luhan :

Qu'aucun média n'a jamais remplacé un autre, mais il les a beaucoup changé61

60 Hyperrhenia= Paille ou nianga

61 Marshall Mc Luhan cité par G. Cheneviève, « Tribune de Genève : sommet mondial de la société de l'information », [ http://www.tdg.ch/acceuil/imprimer_envoyer/index.php? Page...], (14/07/2004), p.1.

Dans cette optique, M. Bileko-Mayoukou nous tenait une confidence que lui avait faite, en 1948, Tata62 Nkunku, son maître à pensée :

1. IMbo lumona ngitukulu mu bizonzolo biawubi I.

IVous voir surprise cause moyens de parler ceux-ci I.

2./ Mu / madizi/ babakala / nabakento / kabavutua / tanga ko63/ IDans/ veillées / les hommes/ et/ les femmes/ ne pas chanter/ encore/ 3./ Ni bima biawubi Ibibayingasa I.

IChoses ceux-ci Ieux Iremplacer I.

Traduction littéraire:

1. Avec ces moyens de communications, attendez-vous à des surprises

2. Lors des veillées, les hommes et les femmes ne chanteront plus 3. Ils seront remplacés par ces moyens de communication ci.

3.3.- Le fusil de chasse, finkila

Le fusil de chasse, est un symbole de richesse et d'opulence pour tout homme qui en détient. Il aurait été introduit dans le Pool par les missionnaires et colonisateurs portugais vers les années 1492.

Le fusil de chasse sert non seulement à chasser le gibier, mais aussi à transmettre ou à répandre les messages sur de moyennes distances. Le port du fusil est réservé aux hommes qui y mettent la poudre de chasse, mfula, les barrettes de fer, de cuivre, de zinc, nkumbula, afin de produire un ou des grondement (s), kingundu, synonyme d'alerte.

62 Tâta ou Tâ=Terme caractérisant le respect dû à une personne âgée et qui signifie Père, Papa, cité par Bileko-Mayoukou, opt., (sources orales n°6).

63 Ka...ako= Est une morphène qui marque la négation.

Aujourd'hui, pour annoncer un événement heureux ou malheureux, cet instrument est encore utilisé. On tire des coups de feu, nzongo. Cette succession de coups de feu ou de sons hauts et bas, que les récepteurs parviennent à traduire, à décrypter, à décoder, constituent les formes stéréotypées de communication connues du groupe.

4.- Les cordophones

Tout instrument dont le son est produit par la mise en vibration d'une ou de plusieurs cordes, appartient, à cette catégorie. Il y a:

4.1.- Le nsambi

Cette guitare traditionnelle kongo comprend une caisse de résonance ouverte qui amplifie la sonorité de la corde pincée. Le nsambi est comme le kisansi : soit monocorde, soit pluricorde. Des fils ou des cordes de longueur et d'épaisseur variables, pour constituer les fréquences souhaitées, sont

posées côte à côte et maintenues en contact étroit avec la caisse de résonance. Le joueur (solitaire, dans la majeur partie du temps) appuie sur les cordes et l'instrument offre deux gammes ou deux sons : diatonique et pentatonique. Cet instrument est pourvu de cinq lames en acier ou en chaire de bambou. Le nsambi sert plus à la musique qu'à la communication.

En définitive, les membranophones, idiophones, aérophones et cordophones sont, cumulativement, d'excellents instruments de musique et moyens de communication. Ainsi, un nombre important d'entre eux ont joué les fonctions de communication, de transmission des messages sur de petites, moyennes et longues distances que la voix humaine ne peut atteindre. Ils sont apparus comme le prolongement de la technologie de l'homme.

5.- Les autres moyens de communication traditionnels

Les prolongements de la technologie de l'homme, les moyens de communication traditionnels, les Kongo, les Suundi, les Haangala et les Laadi ont, pour communiquer, plusieurs formes non-verbales et symboliques. Nous avons réalisé qu'il existe des vecteurs artificiels et humains sur lesquels s'appuie cette communication à savoir:

5.1.- Les vecteurs artificiels de la communication 5.1.1.- Les signes, bidimbu

L'univers des signes n'échappe pas à la réalité de communication dans l'espace culturel koongo. Les habitants emploient un nombre important des signes. Ils parlent non seulement avec des mots, mais avec

des objets de la nature : c'est le langage silencieux ou les signes non verbaux de la communication. Parmi ces signes, il y a :

5.1.2.- kibila, bibila

Il s'agit tout d'abord des « symbolismes »64, des objets, d'origine minérale, animale et végétale, qui sont rassemblés puis placés sur les branches, sur les troncs d'arbres fruitiers ou sur les abords des plantations. Il faut noter qu'il existe, souvent, deux cas de figure :

- D'une part ces éléments, noués au moyen d'un fil de couleur rouge ou d'un fil d'une toute autre couleur, font l'objet de deux interprétations :

- Placés aux coins des champs : ils servent à protéger les cultures contre les animaux dévastateurs des cultures comme les antilopes ou autres herbivores ;

- Fixés ou accrochés sur les branches ou sur les troncs d'arbres fruitiers, ils signifient que ces arbres sont frappés d'interdit. Toute personne qui désire toucher ou cueillir les fruits doit avoir reçu l'autorisation ou le mandat du propriétaire au risque de contracter des maladies incurables ou d'être frappé d'anathème.

- Par ailleurs, quand ces mêmes éléments sont noués à l'aide d'un fil ou d'un ruban noir, l'explication la plus plausible est celle qui consiste à dire que le territoire ou l'espace, ainsi délimité, est lui aussi frappé

64 C.Faïk-Nzuji, La puissance du sacré : l'homme, la nature et l'art en Afrique Noire, Paris, Maisonneuve Larose, 1993, p.99., Coll. Voyages intérieurs.

d'interdit. C'est généralement des cas de genre qui surgissent ou qui interviennent à la mort d'un chez de famille (m'fumu kanda). A cette occasion, toutes les activités économiques (cueillette, pêche et chasse) sont prohibées jusqu'au retrait de deuil. Cette interdiction peut s'étendre jusqu'à deux (02) ans.

5.1.3.- Les noeuds, makolo

La symbolique des noeuds, makolo, diffère en fonction de la nature, de l'espace et du contexte de leur utilisation. Ils sont à l'image des marques, de puissants moyens et canaux de transmission de messages en zone rurale. La spécificité de communiquer à l'aide des noeuds est qu'il faille tenir compte du nombre, de la nature, de la forme pour comprendre et connaître la portée de message. Les noeuds interviennent et sont utilisés dans le processus de datation, dans l'inscription spatio-temporelle, sorte de calendrier, des évènements importants de la vie communautaire koongo.

5.1.4.- Les marques sur les troncs d'arbre, masuku

Elles aident toute personne qui s'aventure, pour la première fois dans une forêt, à mieux s'orienter. Ainsi, l'infortuné «explorateur» peut soit repérer les gros arbres, soit faire des marques, masuku, sur les troncs d'arbre, soit placer des branches de Caloncoba welwitschii, ntela, ou de Hymenocardia acida, gête, le long de la piste qu'il emprunte. Ces branches peuvent être placées aux carrefours afin d'orienter le destinataire

auquel le message s'adresse. Dans le cas de la circulation routière, ces branches sont d'une importance telle qu'elles signalent un véhicule en détresse. Afin de mieux décoder ou décrypter le message, le destinataire reçoit au préalable, des instructions sur la forme des marques.

En somme, les signes et les marques sont de puissants moyens de communication en zone rurale. Ils confèrent à l'objet auquel ils s'appliquent le signe d'appartenance ou de propriété, les limites de l'exercice du droit de propriété et même la signalisation dans le cadre de la communication routière, permettent d'inscrire, dans le temps et dans l'espace, les moments les importants de la vie des Kongo. De ce fait, ne remplissent-ils pas les mêmes fonctions que le carbone 14 (C14) utilisé dans le processus de datation des faits historiques, culturels voire anthropologiques ?

5.1.5.- Le roseau, diadia

Utilisé lors des parties de chasse au clair de lune, le nkonda, tout chasseur emporte avec soi un bout de roseau qu'il cassera à deux reprises dès que l'animal s'avancera dans sa direction. Ce geste suppose deux interprétations :

- La première interprétation se révèle double : D'une part, elle veut dire que le chasseur alerte son compère de la direction prise par l'animal et, d'autre part, se signaler. En tout état de cause, les chasseurs se passent des

consignes qu'ils sont tenus de respecter pour éviter toutes déconvenues comme les homicides involontaires.

- La deuxième explication tient au fait que l'animal, en cassant ce roseau, ne doute de rien. Il s'expose, ainsi, à l'adresse des chasseurs.

Mais, il convient de signaler qu'en tant que moyen de communication, le roseau, diadia, a fait ses prouesses dans la majeure partie des villages du Pool, singulièrement, auprès des adeptes des idées mystico religieuses de André Grenard Matsoua. Ceux-ci l'utilisèrent comme moyen de communication nocturne : c'est le « bukonzo bwa

lami »65.

5.1.6.- Les palmes, mandala

Si la place et le rôle du palmier ont été largement évoqués par A. Pandi dans son étude66 , il convient, à présent, de relever l'intérêt des palmes dans l'espace culturel koongo. L'utilisation des palmes à des fins de communication revêt trois significations :

- A l'entrée d'un village, rencontrer des palmes signifie que celui-ci est frappé d'un deuil. Un être humain (un homme, une femme ou tout autre membre de la communauté) est mort.

65 Bukonzo bwa lami : Moyen de communication diurne utilisé par les populations des villages Kubola et Kibosi de 1945 à 1960, cité par R.Niakounou (59 ans), Entretiens sur les fonctions des moyens de communication traditionnels dans le département du Pool, 19/06/2004, Brazzaville (sources orales n°5).

66 A. Pandi, La place et le rôle du palmier dans la civilisation de l'ancien royaume koongo : du XVè au XXè siècle, Mémoire de DES d'histoire, Brazzaville, Université Marien-N'gouabi, 1984, 142 p.

- Dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, ces palmes associées aux fleurs renseignent qu'il y a une cérémonie de réjouissance (retrait de deuil, fête).

- La célébration de la venue dans la famille des jumeaux se fait à l'aide des palmes qu'on place à l'entrée principale de la case.

 




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